N° 4
Mars 2018
Point de vue
Des vignes patrimoniales sur le littoral atlantique
De la vigne sauvage (Vitis vinifera subsp.sylvestris)
Dans le cadre d’un programme de prospection mené par le Conservatoire du Vignoble Charentais entre 2003-2010, en partenariat avec l’INRA de Montpellier et de Bordeaux, et l’Institut Français de la Vigne et du Vin (1), près d’une trentaine d’individus de vigne sauvage ont été découverts dans le bassin versant de la Charente (départements de Charente, Charente-Maritime et partie sud des Deux-Sèvres).

La vigne sauvage (Vitis vinifera subsp. sylvestris) est l’ancêtre des cépages cultivés en France, et plus largement en Europe, dont la sélection a débuté il y a des millénaires : les premières cultures au Moyen-Orient remonteraient au Néolithique, entre 4000 et 3000 ans av. J.C., voire 6000 ans av. J.C. (seulement au VIème siècle avant J.C. en France), tandis que la consommation du raisin sauvage aurait débuté au moins le Paléolithique inférieur (ex. traces près de Nice vers -400.000 ans) (2). Cette sélection associée à des apports exogènes a produit des cultivars (ou cépages) qui ont progressivement développé des caractères morphologiques, physiologiques et biologiques qui se sont éloignés de ceux leur ancêtre, à tel point que ces cultivars sont considérés comme une autre sous-espèce (Vitis vinifera subsp. vinifera).

Un des caractères biologiques principaux séparant ces deux sous-espèces est lié au mode de reproduction sexuée : la vigne sauvage est une espèce dite « dioïque », c’est-à-dire que les fleurs mâles et les fleurs femelles sont portées par des individus différents (dans la nature on trouve donc des pieds de vigne sauvage mâles et des pieds de vigne sauvage femelles ; pour pouvoir assurer la régénération, il faut donc qu’il subsiste suffisamment de pieds mâles et femelles suffisamment proches), tandis que la vigne cultivée est une espèce à sexe "hermaphrodite", chaque pied de vigne portant des inflorescences qui sont à la fois mâles et femelles (sauf quelques très anciens cultivars qui ne sont plus utilisés de nos jours).

Parallèlement à d’autres variables intéressantes (taille des baies, teneur en sucre, ...), ce caractère d'hermaphrodisme a été volontairement sélectionné et favorisé au cours du temps par l’homme afin de faciliter la production de raisin.

La vigne sauvage est protégée au niveau national en raison de sa raréfaction. Son déclin a été très fort notamment à la fin du XIXème siècle avec l’arrivée de ravageurs et maladies en provenance d’Amérique du Nord, notamment le phylloxéra (ainsi que le mildiou et l’oïdium), qui avait commencé à dévaster le vignoble français à partir des années 1860.
Parallèlement à ces attaques parasitaires, la vigne sauvage a subi une forte régression de ses habitats principaux que constituent les forêts alluviales (ripisylves). En effet, à partir de la fin du XIXème siècle et au cours du XXème siècle, les fleuves et rivières principales ont subi de profondes transformations limitant les crues et les divagations des cours d’eau, et globalement entrainant un affaissement de la nappe alluviale. Or, la vigne sauvage a besoin à la fois d’une bonne alimentation en eau et d’un régime de perturbation régulier lié aux crues pour sa régénération.
D’autre part, ses autres habitats ont continué à régresser jusqu’à aujourd’hui en lien avec l’urbanisation (déboisements, remembrements avec destruction des haies et bosquets) et certaines modalités intensives d’exploitation forestière ou d’enrésinement au cours du XXème siècle.

A noter que depuis 2014, le réseau « habitats-flore » de l’ONF1 mobilise des moyens humains afin d’aider les agents forestiers à identifier les vignes présentes en forêts relevant du régime forestier en vue de la préservation d’éventuels pieds de vigne sauvage. Étant donnée la difficulté à distinguer la vigne sauvage vraie (Vitis vinifera subsp. sylvestris) des vignes « échappées de culture et ensauvagées » (cultivars de Vitis vinifera subsp . vinifera, mais aussi certains hybrides complexes à partir de porte-greffes américains), un partenariat a été engagé avec l’INRA de Montpellier (équipe de Thierry Lacombe) et l’Université de Montpellier (ISEM, équipe de Jean-Frédéric Terral)

Des cépages anciens (Vitis vinifera subsp . vinifera)
Dans la région charentaise, ont également été découverts (1) de très vieux cépages (Vitis vinifera subsp . vinifera, diverses variétés), dont certains étaient alors inconnus des ampélographes (spécialistes de la vigne) ou considérés disparus. Les sables côtiers des iles d’Aix, de Ré et surtout d’Oléron, se sont révélés particulièrement intéressants : éloignés de la viticulture actuelle du Cognac, ils constituent une partie de la région « d’Aunis », ancien territoire de production de vins de pays charentais, célèbres à l’époque médiévale, mais surtout, le phylloxéra étant incapable de se développer dans les sables, les vignes y sont protégées et peuvent s’y développer de franc pied (sans greffage sur des porte-greffes américains).

Des porte-greffes américains anciens (Vitis sp.)
C’est sur cette même île d’Oléron qu’ont également été (re)découverts et identifiés récemment une grande diversité de porte-greffes américains (différentes espèces de Vitis, non vinifera, et leurs hybrides), dont certains étaient jusqu’ici inconnus, au sein d’une ancienne pépinière mise en place à l’époque du phylloxéra vers 1880.

Cette ancienne pépinière se situe dans la forêt domaniale de l’île d’Oléron (dans la partie autrefois dénommée forêt domaniale de Saint-Trojan) où les vignes grimpent sur les arbres et arbustes qui ont colonisé ce site abandonné. Un projet de convention entre l’ONF et le Conservatoire du Vignoble Charentais est en cours afin que ce site patrimonial soit préservé.
A savoir, qu’en dehors de certains sites historiques patrimoniaux à préserver tels que celui de Saint-Trojan, en d’autres territoires de France, il peut s’avérer utile de lutter contre le développement de certains de ces porte-greffes américains naturalisés, devenus envahissants (notamment des hybrides de Vitis riparia). Ils sont en effet particulièrement vigoureux (notamment en ripisylve) et viennent donc occuper les niches écologiques où est susceptible de survivre de la vigne sauvage (outre les risques de « pollution génétique »).

Un territoire réservoir de diversité patrimoniale
Le littoral s’avère donc être un territoire hébergeant une intéressante diversité spécifique, variétale, et patrimoniale de la vigne au sens large, offrant des possibilités de préservation des vignes de franc pied grâce à ses sables qui empêchent le développement du phylloxera (et d’autres parasites tels que les nématodesectoparasites).
Le littoral charentais a fait l’objet d’un effort de prospections important dans lecadre du programme du programme porté par le Conservatoire du Vignoble Charentais. Mais d’autres secteurs du littoral atlantique pourraient s’avérer également intéressants (à noter que des individus de vigne sauvage sont aussi connus sur le littoral basque).

Pour en savoir plus :
Lacombe Thierry, 2012. Contribution à l'étude de l'histoire évolutive de la vigne cultivée (Vitis vinifera L.) par l'analyse de la diversité génétique neutre et de gènes d'intérêt. Thèse de Doctorat du Centre International d’Etudes Supérieures en Sciences Agronomiques, Montpellier SupAgro.

Lacombe T. et al., 2003. Contribution à la caractérisation et à la protection in situ des populations de Vitis vinifera L. ssp. silvestris (Gmelin) Hegi, en France. Les Actes du BRG, 4 : 381-404.

(1) Conservatoire du Vignoble Charentais

(2) Laurent Bouby. Diversité de la vigne et des vins archéologiques: le programme Viniculture, ArchéOrient - Le Blog, 10 février 2017

(3)
IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin)


(4) Sur la pépinière de Saint-Trojan sur l’île d’Oléron

Delphine FALLOUR-RUBIO

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