N° 4
Mars 2018
Dossier
Réserve Biologique Domaniale de la Côte d'Opale

Gestion de la plaine interdunaire



La Réserve Biologique Domaniale est située sur les communes de Berck et de Merlimont (Pas-de-Calais), l'ensemble de ce site dunaire d’environ 1 000 hectares se caractérise par des dunes de morphologie picarde comprenant une vaste plaine interdunaire, limitée à l'est par un ancien cordon de dunes (cordon dunaire interne) et à l'ouest par le cordon littoral mis en place récemment. L’altitude de la plaine interdunaire varie de 8 à 10 mètres du nord vers le sud. Cette plaine est aujourd'hui entièrement végétalisée et, selon les conditions pluviométriques, inondée (affleurement de la nappe dunaire) d’octobre à mai. Elle ne subit que très peu les effets de l'érosion éolienne. Sa topographie garde cependant les traces de la dynamique passée qui se traduisent par des variations, faibles mais incessantes, des niveaux d’eau.

En 1985, sur proposition de l’Office national des forêts (ONF), l’Etat classe la forêt domaniale de la Côte d’Opale en Réserve biologique pour une surface de 450 ha.
S’appuyant sur une solide connaissance scientifique (habitats, faune et flore) dont les premières études remontent au Projet Life 92-FR-013 de 1994, l’ONF, en concertation avec son Conseil scientifique consultatif, définit deux grands objectifs pour la rédaction du premier plan de gestion (1996-2005) : avec, d’un côté, le souhait de maintenir une mosaïque d’habitats dans un bon état de conservation et, de l’autre, la volonté de laisser s’exprimer les dynamiques naturelles. Aujourd’hui, des trois complexes éco-géomorphologiques de la réserve, c’est dans la plaine interdunaire que ce principe de gestion est le plus avancé.
Dans le plan de gestion en cours, établi pour 2016-2025, l’Office national des forêts a choisi pour le site un statut de réserve mixte, avec :
- une partie classée en réserve « intégrale », pour l’étude de la forêt dunaire laissée à sa libre évolution, sa préservation et la conservation d’habitats forestiers comme le boisement hygrophile longuement inondable à Bouleau pubescent (Ligustro vulgaris – Betuletum pubescentis) étant prioritaire,
- une partie classée en réserve « dirigée », où une gestion active est menée pour la sauvegarde des habitats des milieux ouverts tels que le bas-marais dunaire tourbeux à Choin noirâtre (Carici trinervis - Schoenetum nigricantis).

Les principes de gestion


De manière générale, la gestion en faveur des zones ouvertes de la plaine interdunaire vise à la conservation des habitats, une augmentation de leurs qualités et de leur diversité phytocénotiques, un retour à des phases pionnières et leur extension spatiale par le rajeunissement des milieux face à la colonisation forestière.
Ces principes sont ceux énoncés dans une étude réalisée en 1996 par F.Duhamel. Au cours du temps, l’ONF va adapter, hiérarchiser et évaluer ses pratiques de gestions en fonction de différents facteurs, maitrisables ou non, pour les faire évoluer vers l’objectif attendu.
L’eau, par le battement de la nappe dunaire (nappe phréatique superficielle des sables), joue un rôle déterminant dans la dynamique végétale et conditionne directement les travaux à mettre en oeuvre.
Les périodes d’inondation permettent de limiter l’entretien par fauche exportatrice au sein de l’hygrosère (excès d’eau = frein à la recolonisation des ligneux), à l’inverse des années à faible pluviométrie. Si des actions comme la pose de seuils sur différents fossés ont permis de limiter le drainage des eaux de surface, cette gestion de l’eau reste cependant difficile, puisqu’elle dépend de facteurs non maîtrisables par le gestionnaire, dont la pluviométrie et différentes interférences anthropiques en périphérie du site (pompages dans la nappe par exemple…).
Au plan technique, chaque grand type d’habitat de la plaine interdunaire requiert des périodes de travaux et des modes d’exécutions spécifiques, avec, cependant, comme mode opératoire commun, l’évacuation des matières organiques pour éviter toute eutrophisation, synonyme de banalisation de la flore.
Enfin, l’étendue des surfaces restaurées ou à entretenir reste directement liée aux moyens alloués annuellement et à leur pérennisation dans le temps. C’est pourquoi, un des principes majeurs de la gestion mise en œuvre est de ne pas restaurer plus de surface de milieux qu’on ne saurait ensuite entretenir.
Entre 1999 et 2016, la collaboration avec des acteurs locaux va permettre de diminuer fortement les coûts et autoriser une augmentation des surfaces gérées, en assurant une gestion conservatoire sur le long terme grâce, entre autres, à la valorisation économique des produits (foin ou produits de coupe en bois de chauffage ou plaquettes).

Des travaux de restauration aux travaux d’entretien


Le mode d’intervention, pour les travaux de restauration, est guidé par la surface concernée, la structure végétale en place et les conditions édaphiques et morphologiques. Différentes options sont offertes, en fonction de la valorisation, possible ou non, des produits exploités :
- Lorsque le boisement a une valeur marchande, le choix de la restauration passe par une vente des produits ligneux. Il permet de mettre en place une activité socio-économique avec :
1. soit des coupes réalisées par les habitants de la commune, sous la forme de ventes accessoires de bois de chauffage (une dizaine de stères par foyer). Ce choix est retenu pour les petites surfaces à restaurer comme les bosquets, ou la restructuration de lisières ;
2. soit des coupes réalisées par un exploitant forestier (vente de gré à gré). Le principe est la mécanisation de l’exploitation (coupe par une abatteuse), avec évacuation des produits (débardeur forestier) et valorisation sous forme de copeaux (bois énergie). Ces coupes nécessitent l’organisation d’un schéma d’exploitation depuis la zone d’abattage jusqu’à la zone de dépôt.
L’avantage technique de ce mode de gestion est sa rapidité d’exécution (3 à 4 jrs/ha). Par ailleurs, ces coupes peuvent être bénéficiaire ou, en tous cas, d’un coût nettement inférieur à celui de travaux d’exploitation.
Les deux facteurs influençant la rentabilité de ce type d’intervention sont la qualité des produits (volume/ha, diamètre moyen, hauteur du peuplement…) et la distance de débardage (souvent supérieure à 1 km).

- Dans les jeunes formations forestières (saulaies, perchis de bouleaux…) ou pour des actions particulières comme la réouverture de trous de bombes, les interventions passent en mode « travaux » et donc par une dépense.
Réalisés par des entreprises ou à l’occasion de chantiers « Nature » (Association : Les Blongios, « La Nature en Chantier »), les préconisations des travaux restent identique à l’option 1 ci-dessus, avec coupe et évacuation des produits (dans certains cas, un brûlage sur place permet d’évacuer les rémanents sous forme de cendres).
Cette façon de procéder permet la restauration de micro-milieux par une intervention douce puisque manuelle, et adaptée à la taille du chantier, souvent inférieur à 1 hectare. Dans le cas de chantier « Nature », ils permettent de communiquer avec le public sur la gestion pratiquée.

Une fois les exploitations terminées (août-septembre), un double passage au broyeur lourd va permettre d’éliminer l’ensemble des rémanents du parterre de la coupe, d’araser des souches, voire de niveler le terrain (sans pour autant effacer le microrelief). Cette intervention a pour double objectif de faciliter la mécanisation des entretiens à venir et d’éviter tout dégât sur le matériel, afin d’obtenir un retour plus rapide de la flore herbacée héliophile.
Dans les premières années (2 à 5 ans), l’entretien des parcelles sera réalisé, dans la majorité des cas, par le passage d’une ensileuse type « Taar-up », avec évacuation par des bennes-remorques jusqu’aux places de compostage.
Dans les stations xérophiles et mésophiles, l’entretien de certaines parties de parcelle est complété par le passage d’un gyrobroyeur à axe horizontal (couteaux), afin de couper au plus ras les rejets, car la hauteur de coupe (plus de 10 cm) par le « Taar-up » n’empêche pas le Tremble (Populus tremula) de retrouver de la vigueur sous forme de rejets, ce qui prolonge d’autant la phase de restauration.
Autour des micro-mares, les travaux d’entretien se font par fauchage à la débroussailleuse à dos, avec évacuation des rémanents ou des cendres vers les places de compostage. Ils sont intensifs durant les 3 à 4 premières années suivant leur restauration, avant de passer à une fauche tous les 2 à 3 ans. Pour les interventions dans les bas-marais évolués, les roselières, les mares permanentes ou temporaires, les entretiens se limitent à la coupe des rejets (tronçonneuse ou débroussailleuse à dos) suivant la dynamique observée (saules principalement).
Lorsque les parcelles restaurées présentent une structure herbacée homogène et de bonne qualité fourragère (absence de rejets ligneux ou de végétation herbacée d’ourlet), l’entretien évolue vers un fauchage à la barre de coupe, permettant une valorisation des produits sous forme de balles rondes de foin.
Un cahier des charges est fourni aux prestataires agricoles pour définir les prescriptions techniques et environnementales ainsi que les périodes d’intervention.

Selon les objectifs visés, certaines parcelles sont gérées par pâturage bovin. La pression moyenne annuelle est de 0,5 UGB/ha (Unité Gros Bétail). Historiquement, le choix de la race s’était porté sur l’« Highland Cattle ».
Cette race très rustique permettait, non seulement d’assurer un pâturage annuel constant, mais aussi d’avoir un rôle de défricheur sur les boisements de recolonisation. Par la suite, la qualité fourragère des parcelles, mais aussi le faible rendement économique de cette race, ont conduit à s’orienter vers la «Blonde d’Aquitaine», race dite «à viande».
Ces animaux, moins rustiques, ne pâturent que de mai à octobre mais de manière plus intensive au sein des parcs (pâturage « Flash »). Durant la mauvaise saison, ils retournent en étable pour un meilleur suivi du cheptel (vêlage), alimentés en partie avec les foins issus du site.
La surface gérée des zones ouvertes de la plaine interdunaire est, en 2016, de 84 hectares : 45,5 ha sont traités par fauche exportatrice (barre de coupe), 32 hectares par pâturage extensif et 6,5 hectares par fauche manuelle

Bilan après 20 ans de gestion


Les bilans économiques et scientifiques restent, pour le gestionnaire, des facteurs déterminants pour l’évaluation des actions réalisées.
Pour la partie scientifique, l’Office national des forêts a fait appel au Centre régional de phytosociologie agréé Conservatoire botanique national de Bailleul (CRP/CBNBl) pour mettre en place une méthode de suivis des communautés végétales en relation avec les modalités de gestion mise en oeuvre.
Sur la soixantaine de quadrats installés sur le site, une trentaine concerne directement la plaine interdunaire.
Suite à une lecture régulière des différents quadrats depuis 2000, le CRP/CBNBl a édité un premier constat en 2013
(Blondel et al. 2013)
Ce rapport conclue que : « au niveau des résultats, il existe une corrélation nette entre, d'une part, la fréquence des fauches exportatrices et, d'autre part, la structure et la texture des végétations concernées : plus ces fauches ont été nombreuses ou régulières, plus la végétation qui en résulte est rase et diversifiée » et que, « dans un but de diversification des végétations et des espèces à l’échelle du site, et afin de tenir compte également des exigences
écologiques des espèces animales (…) le pâturage peut aussi être envisagé sur certaines végétations : prairies mésophiles à mésohygrophiles et pelouses mésoxérophiles ».


Pour la partie économique, le graphique suivant reprend le coût moyen des surfaces travaillées par hectare et par an (courbe rose sur le graphique) et d’autre part, la surface gérée annuellement (courbe bleu sur le graphique).
Entre 1996 et 2016, la dépense moyenne est de l’ordre de 17000€ par an. Ces montants fluctuent en fonction des coûts, plus importants lors des phases de restauration et moindre lors des phases d’entretien.

Évolution des coûts de gestion (€/ha) et des surfaces travaillées annuellement dans la Plaine interdunaire graphique ci-joint.

Les courbes du graphique mettent en évidence l’évolution constante de la surfaces travaillée avec, en parallèle, une diminution du coût annuel des travaux à l’hectare (175€/ha en 2016).
La courbe des surfaces est marquée par deux hausses : en 2005, avec la mise en place du pâturage (parcelle n°11 – enclos de 16 ha du Marais aux mouettes et de la Plaine aux aubépines) et en 2011, avec la montée en puissance des zones fauchées à la barre de coupe par les entreprises agricoles et la création d’un troisième enclos de pâturage,
investissement qui correspond également à la hausse, momentanée, du coût à l’hectare.
Les deux grands facteurs influençant ce constat sont d’une part, la valorisation des produits (bois)
accompagnant les phases de restauration et, d’autre part, le rapprochement avec des acteurs agricoles locaux (finage et pâturage).

Vingt années de pratique ont permis de mettre au point différentes techniques de gestion conservatoire pour mener à bien les grandes phases de restauration des habitats de la plaine interdunaire. Les activités socio-économiques agricoles testées ces dernières années permettent d’envisager une gestion d’entretien à long terme, gestion réellement durable et compatible avec les enjeux scientifiques.
L’objectif des prochains plans de gestion est d’affiner et de poursuivre ces différentes coopérations entre gestionnaires, scientifiques et acteurs locaux, pour une meilleure prise en compte de ces milieux dunaires humides exceptionnels au niveau européen, comme l’ont confirmé différents scientifiques néerlandais lors du colloque de l’EUCC « Coastal dunes management strategies and practices : perspectives and cases studies » qui s’est déroulé à Merlimont du 17 au 19 juin 2014.
Bibliographie
DUHAMEL, F., 1996. - Étude floristique et phytocénotique des dunes de Merlimont. Dossier I : inventaire de la flore, description des habitats et évaluation patrimoniale. Dossier II : propositions de restauration et de gestion conservatoire. Dossier III : patrimoine floristique et phytocénotique des pannes inondables et des mares des différents systèmes dunaires. Centre régional de phytosociologie / Conservatoire botanique national de Bailleul, pour l’Office national des forêts et le Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres dans le cadre du Projet Life 92-FR-013, 3 vol., I : 1-150 ; II : 1-75 + annexe ; III : non paginé.

BLONDEL, C., DELPLANQUE, S., DARDILLAC, A., CORNIER, T. & DUHAMEL, F., 2013. – Réserve biologique domaniale de la Côte d’Opale (Merlimont, Pas-de-Calais). Lecture et analyse de l’ensemble des quadrats du dispositif de suivi floristique et phytosociologique. Centre régional de phytosociologie / Conservatoire botanique national de Bailleul, pour l’Office national des forêts. 1 vol. 92 p. + annexes. Bailleul.

Frantz VEILLE

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