N° 3
Décembre 2016
Point de vue
Le Gourbet...cet inconnu !
Peu de lecteurs reconnaitront de prime abord ce patronyme, objet de cette discussion. Pourtant il est à la base de la sauvegarde de notre littoral, puisqu’il s’agit de Ammophila arenaria … ah, pardon, j’allais oublier mes confrères nordiques qui préfèrent employer le terme «Oyat» !
L’Histoire nous a enseigné que des termes du langage commun – peut-être trop commun pour certains ? - ont été abandonnés au profit de mots plus «corrects» car employés par des « tribus » jugées mieux-pensantes. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais peut contribuer à la disparition de termes usités couramment durant des siècles. Est-ce un problème ? Pas toujours, mais lorsque le mot concerné rappelle implicitement un volet majeur de l’histoire de nos littoraux, cela conduit quelque part à la disparition de bribes de nos racines. La culture moderne ne doit pas se confronter aux traditions locales, elle doit les emprunter. C’est bien le cas de ce qui devrait être notre emblème du littoral, le Gourbet.
Le seigneur Gourbet apparaît «officiellement» au XIVe siècle ; des textes issus des archives de Bayonne rapportent en effet que son usage était connu, et même imposé par la Ville de Bayonne pour traiter les sables quelque part vers Capbreton… Ce siècle, qui fut aussi celui qui marqua la fin de l’Optimum Médiéval1, a connu le début de la Guerre de cent ans, l’arrivée de la Peste Noire, et pour terminer sur une note moins noire et quelque peu ironique, la découverte du gourbet pour fixer les sables…
Au XIXe siècle, Thore2, écrit dans son «Essai d’une chloris…» :
«Cette espèce, connue sous le nom vulgaire de gourbet, est un des mille bienfaits de la providence. C’est par elle que sont fixés les sables des bords de la mer, qui, par leur empiètement successif, ruinent une foule de particuliers, et font disparaître des communes entières, telles que Mimizan, dont on n’aperçoit plus qu’une partie de l’église». Thore emploie le nom de Roseau des sables, classant l’espèce dans le genre Arundo, mais il respecte l’appellation locale.

De Lapasse (1905), évoque la Police des dunes au XIXe siècle, et la nécessité de prendre des mesures pour protéger les végétaux car «les habitants (…) coupaient ou brûlaient le gourbet», afin de faire paître leurs troupeaux ou de favoriser les repousses tendres de la végétation.

Qu’il s’agisse du botaniste ou du juriste, le terme gourbet est alors connu et reconnu comme identifiant de cette graminée indispensable à la fixation des sables.

Jean-Henri Fabre (1881)3, dans ses Lectures sur la botanique, y dépeint le gourbet dans son contexte : «…le pin maritime, le genêt, et une graminée connue des botanistes sous le nom de Psamma des sables (Psamma arenaria) et désignée, dans les landes, par le nom vulgaire de Gourbet. Cette graminée est un maigre roseau, atteignant au plus un mètre de hauteur, à feuilles d’un vert pâle, étroites, raides…». Le savant explique l’utilité de cette plante pour retenir les sables, et comme préalable à la venue de toute autre végétation et du pin.

En 1826 Deschamps4, évoque la graminée en ces termes :
«On trouve abondamment sur les dunes plates les plus voisines de la côte, une plante appelée gourbet (elymus arenarius) qui semble se plaire dans la région des vents salés. On sait que les Flamands et les Hollandais l’ont appliquée à la fixation des dunes de leurs côtes, qui ne peuvent être comparées pour la hauteur et l’étendue à celles du golfe de Gascogne. Il paraît qu’à l’aide du gourbet, le sieur Texoëres, ancien notaire à Mimizan, aurait arrêté la marche d’une dune qui menaçait ce bourg». Deschamps emploie donc le terme gourbet, ce qui lève toute ambiguïté quant à l’usage courant fait du nom à l’époque. Mais Deschamps se trompe certainement sur le nom scientifique, puisque Elymus arenarius5, correspond à l’Elyme des sables des côtes nordiques, aussi nommé grand oyat.

Jean-Sébastien Goury6, est certainement celui qui a le plus valorisé le Gourbet, puisqu’il a utilisé la plante à grande échelle pour fixer les sables sur de vastes étendues, voire même pour préparer la venue des pins maritimes. Il est par ailleurs le concepteur de la dune littorale, érigée à l’aide de palissades de planches relevées à chaque ensablement en vue de créer un profil en pente douce coté océan.

Les encyclopédies et dictionnaires apportent un témoignage de l’emploi du nom. Par exemple le Littré7, (éd. 1872-1877) donne la définition :
«Gourbet. (gour-bè) s. m. Nom du roseau des sables dans le Médoc, où il sert à couvrir les chaumières.
supplément au dictionnaire GOURBET
Ajoutez : Que les habitants du Porge [arrondissement de Bordeaux] ont, il y a vingt ans environ, ensemencé eux-mêmes sans succès deux dunes situées dans le quartier de Lauros ; qu'il ressort en outre de toutes les dépositions que l'unique plante accrue au pied et sur le flanc des dunes, connue dans le pays sous la dénomination de gourbet, servait habituellement à la nourriture des vaches et des chevaux, qui, après l'avoir consommée sur place, s'installaient sur le sommet de ces éminences de sable pour y chercher le repos et la fraîcheur. (Arrêt de la Cour d'appel de Bordeaux, 1ère chambre, du 6 mai 1872, dans Gaz. des Trib. des 21 et 22 oct. 1872, p. 1033, 2e col)».


Le gourbet est donc un terme employé sur le littoral du Sud-Ouest au XIXe siècle. Mais quelle était son emprise régionale ? D’après ce que nous venons d’évoquer, le terme landais était aussi employé jusque dans le Médoc. Mais on le retrouve pourtant plus au nord : c’est De Vasselot de Régné (1878), inspecteur des forêts qui y fait allusion en évoquant la plantation en quinconces « d’aigrettes de gourbet » sur les dunes de La Coubre.

Une citation trouvée sur Internet8, nous emmène en méditerranée, sous la plume d’Alexandre Arnoux9 : «La bise harcelait les plantes mesquines, à racines quémandeuses, entêtées, qui fixent le sable, les gourbets, je crois». Tirée de l’un de ses livres Rhône, mon fleuve, la citation montre que le terme était connu en d’autres lieux que le Sud-Ouest.

Plus près de notre époque, Perrin (1928)10, réalise un travail de synthèse sur la fixation des dunes du littoral français ; pour les dunes gasconnes, il évoque la végétation en ces termes : «Ce sont sur le versant marin : le gourbet (Psamma arenaria), qui est l'espèce la plus abondamment représentée, et la mieux adaptée à ce genre de station ; le liseron des sables (Convolvulus Soldanella) ; le chardon des dunes (Eryngium maritimum) qui est une ombellifère ; l'arrête-boeuf (Ononis repens var. maritima) ; Cakile maritima, Euphorbia Para-lias, Galium maritimum, Linaria thymifolia, Silene Thorei, etc.». Il emploie le mot gourbet de façon systématique, et même plus au nord : «Les dunes de Vendée et de Noirmoutier, comme celles de Ré, verdissent assez aisément ; l'insolation moins vive, un été plus humide permettent au gourbet et aux autres végétaux spontanés de les envahir assez rapidement ».
Évoquant les dunes de « Boulogne à l’estuaire de la Somme », il cite le travail de recensement des dunes auquel avait procédé Brémontier : « (…) en 1804, Brémontier estimait que les deux tiers de leur surface était couverts d'oyat (nom sous lequel le gourbet est connu dans cette région)». Ceci marque sans ambiguïté l’origine exclusivement nordique du terme oyat !

C’est au moment de l’aménagement de la côte aquitaine que la terminologie «Oyat» semble avoir été importée ; les aménageurs n’étaient pas, pour la plupart, natifs de la région, et les locaux n’ont certainement pas été attentifs à ce «détail» sémantique. De plus, les traditions, les langages locaux, tendaient à l’époque à être plutôt marginalisés, car peut-être trop «vieillots» pour ces programmes à la pointe du modernisme… Alors, on vit éclore ici : un «camping des oyats», là : une «rue des oyats»… l’invasion ne faisait que commencer.

La langue française évolue en permanence, ce qui est normal ; elle trouve parfois des terminologies pour le moins curieuses, parfois imposées pour respecter le «politiquement et socialement correct» ; elle intègre des termes du langage de la rue, voire des mots issus d’autres langues. Mais la «réhabilitation» de mots tombés en désuétude est rare, et le présent article ne constitue, en toute modestie, qu’une plaidoirie pour la restitution dans le langage (scientifique notamment) du nom Gourbet, dont l’existence est attestée, nous l’avons vu, avant même l’édition de toute encyclopédie, dictionnaire ou flore.

Alors, en hommage à tous ceux qui ont permis la fixation des dunes et découvert cette plante extraordinaire, pour le respect d’un terme en voie de disparition, souhaitons que chaque lecteur de ce papier puisse contribuer à la réhabilitation du Gourbet !
Gilles GRANEREAU

(1) Période chaude, aux températures plus élevées que les actuelles, située entre le Xe et le XIVe siècle
(2) Jean Thore était un médecin et botaniste landais, né le 13 octobre 1762 à Montaut et mort le 27 avril 1823 à Dax. Outre son travail de médecin, il étudia de nombreux domaines et notamment la botanique, la géologie. On lui doit entre autres : - Essai d'une chloris du département des Landes, Dax, imprimerie de Seize, 1803 ;- Promenade sur les côtes du golfe de Gascogne, ou aperçu topographique, physique et médical des côtes occidentales de ce même golfe, Bordeaux, imprimerie de A. Brossier, 1810.
(3) Jean-Henri Fabre, savant naturaliste, humaniste, pédagogue, était également entomologiste. C’est dans le village où il a vécu, Saint Léons du Lévézou (Aveyron) qu’a été créée la Cité des insectes, qui rend hommage à son œuvre.
(4) Deschamps était le responsable régional des Ponts et Chaussées, en poste à Bordeaux.
(5) Aujourd’hui, c’est Leymus arenarius (L.) Hochst. (1848), dont l’un des noms français, outre Elyme des sables est Grand Oyat.
(6) Ingénieur en chef du corps royal des ponts et chaussées dans le département des Landes de 1820 à 1829.
(7) Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré.
(8) Site du Centre national des ressources textuelles et lexicales www.cnrtl.fr/definition/gourbet
(9) Alexandre Arnoux. Rhône, mon fleuve. Editions Bernard Grasset, 1944, 432 p. Réédition Grasset, 1967.
(10) Perrin était inspecteur principal des Eaux et Forêts, et chargé de cours à l’école nationale des Eaux et Forêts.



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